« 七転び八起き », traduit par « Sept fois à terre, huit fois debout. », est un proverbe japonais sur la résilience qu’on doit faire preuve, et que, peu importe le nombre de fois où l’on tombe, on doit toujours se relever. Jewel Usain fait partie de ces artistes qui ont forgé leurs katanas pendant de longues années dans l’ombre, pouvant accumuler une frustration et du découragement, pourtant en octobre 2023, le public a fini par comprendre tout l’art de l’artiste argenteuillais.
Dans ta proposition artistique, tu as toujours voulu avoir de beaux visuels et des beaux clips, d’où cela te vient ce goût pour l’image ?
J’ai souvenir de m’être mangé des claques visuelles avec les clips de Busta Rhymes. Lui et Missy Eliott sont les deux artistes qui allaient le plus loin en termes de visuels, suivi de près par Ludacris. J’étais tellement matrixé que je me suis mis à suivre le travail d’un réalisateur, Director X, qui a notamment fait Life is Good de Future et Drake. À mon époque, pour regarder les clips des américains, il fallait avoir les chaînes câblées. Je ne les avais pas, mais un gars de la cour de récré les avait, alors je lui ai filé une cassette pour qu’il en enregistre. La cassette, je l’ai saignée, c’est ma rencontre avec le visuel du hip-hop.

Et le cinéma ça t’a nourrit aussi du coup ?
En réalité, je suis un consommateur de films avant d’être un consommateur de musique. Je fais partie de la génération biberonné par la télé, qui était capable de la regarder toute la journée. Forcément, cela forge l’imaginaire. En ce moment, c’est la mode de se donner son top film en espérant entendre des références super sérieuses. Alors que si demain, je dois être sur une île déserte avec 3 films, il y aurait Rush Hour, Maman j’ai raté l’avion (rires), et mon film préféré : Les évadés. La manière dont ils racontent la prison et comment ils arrivent à trouver un semblant de liberté, juste en buvant une bière sur le toit, c’est incroyable.
Ton premier album, Là où les enfants grandissent, est sorti il y a plus de deux ans, quel bilan tu en fais aujourd’hui ?
Honnêtement, je suis extrêmement fier de ce projet. Au-delà d’en être fier musicalement, je suis fier de la manière dont il est sorti. Cet album est la synthetisation de toutes les méthodes de travail qui jusque-là étaient assez catastrophiques. Là, tout était aligné, et fait au bon moment. Il n’y a pas eu de couacs. C’est un souvenir magnifique.
Tu sens qu’il y a eu un avant et un après auprès du public ?
Clairement. On a su s’installer où on avait envie de s’installer, c’est-à-dire, avoir la posture que j’ai toujours rêvé. On est reconnu pour notre travail minutieux. Ça m’a fait plaisir. Effectivement, on ne sera pas les rois de la fête, mais on aura quand même été reconnu par les rois (rires).
Dans cet album, il y avait beaucoup d’écume de toi, de frustration, de ton rapport à l’autre… Est-ce que ça te frustre que cet album est pu un peu effacer les projets d’avant vu que beaucoup t’ont découvert avec cet album en pensant que c’était ton premier projet ?
Franchement, je ne ressens pas la frustration parce que j’ai ce truc de me dire que c’était nul avant, point barre. Si le public n’est pas allé voir, c’est que ça ne méritait pas d’être vu. Je crois en la puissance, je crois au fait que tu puisses faire quelque chose de tellement fort que le public ne peut pas passer à côté, même s’il faut avoir un semblant de stratégie. Si demain un mec sur internet met un truc super impactant, on se le prend. Si le public ne s’est pas pris mes projets précédents, ce qu’ils n’étaient pas suffisamment impactant ou mal emballés.

Est-ce qu’il y a un morceau dont tu es fier et donc tu trouves dommage que le public soit passé à côté ?
C’est marrant, mon grand frère m’a posé la même question il y a quelques semaines (rires), et je lui ai répondu : 4 frères. C’est un morceau de 2018, un storytelling d’un braquage de l’industrie qui a mal tourné. Je reprends le film du même nom. On s’était arraché pour le clip, on a pris des risques énormes pour tourner. Je me rappelle avoir eu des armes dans mon coffre en plein contrôle de police (rires). Pourtant, quand il sort, il n’a pas de grande résonance à part pour ceux qui l’ont vu. Je me rappelle m’être senti au pied du mur à ce moment-là. J’aurais voulu qu’il ait une seconde vie.
C’était important pour toi de prendre le temps entre l’album et la suite Otoko ?
C’étaient beaucoup de maquettes et de réflexions autour de cette question : « Qu’est-ce que j’ai à raconter ? ». Où les garçons grandissent, c’est l’apogée de ce que je savais faire en tant qu’artiste à ce moment-là. Pendant 15 ans, j’ai essayé de faire cet album, et une fois sortie, tu entends qu’il faut enchaîner, tout pareil, mais en mieux. Ce n’est pas possible. J’ai pris mon temps, à risque, parce qu’on peut vite t’oublier, mais je ne voulais pas tout gâcher. Je devais prendre le temps, pour faire quelque chose de plus puissant, qui fait que les gens iront dessus.
En parlant de puissance, dans l’album, il y avait cet excellent featuring et clip avec Prince Waly, qui vient être la transition vers Otoko, comment est né ce featuring et comment est venu l’envie d’en faire un moteur pour la suite ?
Avec Waly, on se connaît depuis très longtemps. Le courant était super bien passé quand on s’était rencontré, donc j’ai tout de suite voulu faire du son avec lui. Comme tout le monde le sait, il a eu ses problèmes de santé et ça n’a pas pu se faire, mais on continuait à prendre des nouvelles de l’autre. Quand ça a fini par aller mieux pour lui, il est passé au studio, et je peux assurer que c’était ma plus belle session studio. On était juste en train rimer ensemble, mais on ne se doutait pas qu’on créait quelque chose d’aussi cool et aussi charnière pour mon projet. La narration de l’ancien dans l’album, vient de Eleanor. J’ai inventé ensuite les autres Skit pour rendre plus fort Eleanor. Cette session a donné tellement de corps à mon projet.
En écrivant mon deuxième album, j’étais en train de me dire qu’il y avait encore quelque chose de central autour de cette voiture. Il fallait reprendre là où l’on s’était arrêté. J’ai capté que j’étais en train d’écrire une trilogie. Le challenge a été de tout remettre en place comme c’était au moment de quitter Eleanor : même lieu, même figurants, que Waly soit présent…
Otoko est un EP, 4 titres, qui signifie « Homme » en japonais, c’était évident d’avoir ce nom-là qui offre une suite logique au titre de l’album ?
Le titre, j’ai tellement galéré à le trouver. Je l’ai eu juste avant de rendre le projet. Je n’arrivais pas à trouver un bon mot japonais qui n’était pas trop difficile à dire en français. Je ne voulais pas non plus que ça soit cliché Japon. Otoko synthétisait bien le propos. Quand vous verrez le titre du projet suivant, vous capterez pourquoi il s’appelle simplement « Homme ». Ce titre-là, par contre, je l’ai depuis deux ans, mais il va falloir encore patienter (rires).
Comment est née la connexion avec Acchi ? Et pourquoi être partie vers un morceau de ce style ?
La réflexion qu’on a eue à la création de ce morceau était de chercher à le faire de façon intelligente, parce qu’en fonction de comment on allait le faire, le public ne l’écouterait pas. Les français allaient écouter que mon couplet et inversement côté japonais. Il fallait qu’on les oblige à nous écouter, d’où la naissance du passe-passe. On s’est cassé la tête surtout Acchi pour suivre à la syllabe près ce que j’étais en train de raconter, tout en gardant du sens. Acchi est tellement fort. On en parlait de le faire au Japon, on a fini par le faire à Villeneuve-la-Garenne (rires). C’était incroyable.
Tu parles de Japon, dans le rap français, il y a un culte et un respect du Japon et surtout une vraie volonté de faire de belles images quand c’est clippé là-bas, quelle est ta vision sur ça ?
Honnêtement, je suis un bandeur du Japon (rires). J’y étais en 2019 pour la première fois, c’était la révolution. On a tourné Skateboard, qui est mon titre le plus streamé à ce jour. Ma carrière est étroitement liée à ce pays. Après concernant l’esthétisme, franchement, pour faire de mauvaises images là-bas, il faut le vouloir (rires). C’est tellement beau, rien que les lumières de la ville sont incroyables. On voulait amener une nouvelle connexion avec ce pays, parce que des clips, il y en a déjà eu beaucoup. Cependant, au moment où l’on travaille sur Otoko, Orelsan sort Yoroï. J’avais peur de devoir avorter l’idée du tournage, qu’il fasse un morceau avec un japonais et qu’il amène une fatigue du Japon pour le public francophone, et qu’en arrivant avec un peu plus petit budget derrière, on fane le public. Au Japon, on a voulu montrer le pays d’une façon inédite, avec des endroits moins connus. J’aime beaucoup la subtilité qu’on ramène.
Dans le clip de Fou, on ressent ton envie de proposer autre chose, on est dans un Japon plus doux, proche des Miyazaki dans l’esprit…
Je suis content que tu me dises ça et que tu l’aies capté dans ce sens-là. Le récit central était de dire que je suis venu sur ce territoire avec la colère, et que j’en repars avec le coeur un peu plus léger. Même si, on comprend que la colère n’est pas réellement partie…
Otoko amorce donc la suite ?
En effet, c’est le projet qui va amener à comprendre le prochain album. Maintenant, que j’ai ce véhicule, qu’est-ce qu’il se passe ?
