Entre délicatesse et justesse d’être, Sheldon a toujours su mettre des images douces tout en restant lourdes de sens dans ses différents projets. Discussion avec l’un des membres les plus iconiques de la 75e session à l’occasion de son nouvel album intitulé Les monstres.   

J’ai toujours pris l’écriture comme une discipline quotidienne. J’écris comme un mec qui fait son sport chaque matin. Mon écriture varie donc en fonction des jours et de mon mood. En période de création de disque, j’écris quasiment tout le temps. Pour accoucher d’un morceau, il y a eu plein de digressions d’écriture où je forme petit à petit une idée de ce que je vais raconter, ce qui fait que je me répète beaucoup dans mon processus d’écriture. Pour qu’une idée soit présente sur mon disque, je l’ai écrite sous quatre ou cinq formes différentes avant. Pour revenir à la phrase que tu cites, ça sous-entend que je ne suis pas forcément sûr de ce que je dis, mais que je l’ai forcément pensé. Cependant, je dose ce que j’ai envie de dire dans mes textes, mais ça ne veut pas forcément dire que c’est ce que je penserai dans 6 mois.  

C’est quand même rare que je ne pense plus du tout pareil. Les rares fois où je ressens que j’ai raconté une dinguerie, ce n’est jamais sur des sujets fondamentaux ; c’est surtout sur des sujets personnels ou alors sur le ton que j’emploie sur ce côté de « donneur de vérités ». C’est une réflexion que j’ai beaucoup eue sur l’album. Les choses ne sont pas juste vraies ou juste fausses, ce sont des points de vue. On défend une vérité qui aura forcément une contre-vérité en face. J’étais tourmenté par le fait que j’étais incapable de ne pas dire des trucs, pourtant plus je vieillis, moins je suis persuadé de détenir des formes de vérités absolues. 

Sheldon par REBIBSHKI©

Je ne me mets pas tellement de barrières quand j’écris, par contre, j’ai une sorte de filtrage dans ce que je vais donner aux gens. Il y a plusieurs critères de sélection : l’impudeur, l’inutilité et la noirceur d’un propos. À partir du moment où je me dis que ce propos ne va absolument rien apporter à ceux qui m’écoutent, il est filtré. Je suis naturellement de type mélancolique, mais je préfère que ma musique serve à retrouver un bien-être, plutôt qu’elle n’accumule de la noirceur dans le coeur des gens. J’évite de farcir la tête du public avec mes problèmes, ce n’est pas mon psy, même si il l’est un peu parfois. Je me limite. Après si j’ai envie de parler d’un truc, j’en parle, si j’ai envie d’avoir un axe militant, je le fais aussi. J’essaie d’épurer intelligemment mon propos. 

Je ne sais pas si elles m’aident, mais elles me rendent autonome. Je n’ai toujours pas résolu cette question : est-ce qu’elles m’emprisonnent ou pas ? Ces casquettes empêchent aussi que d’autres personnes infusent d’elles sur mon travail et je ne sais pas si c’est positif ou négatif. Elles m’aident sur un point, quand je le fais pour d’autres gens, ça me permet d’oublier de reset, d’oublier le côté hyper égocentrique de l’artiste que je suis et de me concentrer sur les autres tout en m’oubliant un peu. Dans ma création, ce qui est terrible, c’est que ça me laisse avoir un avis sur tout, ce qui fait que je ne laisse jamais un spectre de liberté totale aux gens avec qui je travaille, même s’ils sont forts et talentueux.

Ouais, et surtout ça suramplifie l’intimité que j’ai avec mes chansons, mais ce qui peut faire que je les rejette plus vite. Quand j’ai fait Spectre, je ne faisais pas les prods ni les mix, même si j’étais ultra-vigilant sur ces étapes, par conséquent, j’avais moins d’heures d’écoute des morceaux, que quand je m’occupe de tout, comme sur Les monstres. Pour les gens qui aiment ce que je fais, c’est encore plus de moi. 

Sheldon par REBIBSHKI©

Je préfère faire de la musique, être au studio. C’est un tout. Je ne sais pas si j’ai une préférence entre chercher des accords, faire des prods, mixer, masteriser, enregistrer des voix, en tout cas, ce qui me plaît dans la vie, c’est d’être au studio, pour après jouer sur scène. 

J’ai adoré faire ces deux disques, mais avec Les monstres, c’était aussi le moment pour moi de reprendre l’ensemble de ma musique. Le fait de travailler avec d’autres, notamment avec l’un des meilleurs producteurs, Epektase, sur Ilot, fait que je me suis retrouvé sous direction artistique forte. Seul(s) c’était vraiment la récréation, j’étais moins rigoureux que sur un album. Enfin, le bilan, c’est que je me trouvais un peu mid, et que je ne voulais pas deal avec le compromis d’écriture, pour éviter d’être cloisonné. Au moment de commencer Les monstres, j’ai ressenti un besoin d’être ultra-autonome dans ma décision de faire mon disque. 

LA FENÊTRE, SHELDON

Il y a deux points de départ à cet album. Déjà, j’étais préoccupé par l’idée de faire une musique qui représente la personne que je suis maintenant et non ce que j’étais avant. Je voulais éviter ce syndrome de Peter Pan qu’ont certains rappeurs en racontant des trucs qu’ils faisaient à 19 ans alors qu’ils en ont 30. J’étais aussi très obsédé par l’idée qu’il n’était pas bon d’être de gauche dans le rap, et que ce n’était pas vu comme stylé. Je voulais être très clair, et faire en sorte d’éviter ce côté poussiéreux d’avoir des idées et de les défendre dans des chansons. Et si quelqu’un a envie de m’expliquer que ce n’est pas stylé d’avoir un avis, dès l’intro il peut comprendre qu’il peut aller se faire ***. J’ai longtemps eu la sensation de m’être empêché de le faire avant parce qu’on a voulu faire des rappeurs avec des lignes idéologiques, des artistes poussiéreux. Dans les quelques cas où c’était poussiéreux, c’était par la forme et non le fond. C’est important de dire ses idées et de les défendre, dans un pays où règnent racisme, misogynie, homophobie, transphobie… Les gens qui ont à coeur de défendre leurs valeurs doivent le faire, parce que les idéologies nauséabondes qu’on a en France ne s’en privent pas. La musique ne doit pas forcément être militante, mais un artiste ne doit plus hésiter à exprimer ses pensées.

Je suis tellement arrivé à une forme de déception de mon environnement, que je ne suis même pas sûr que ce morceau soit du militantisme. En tout cas, je ne le vois pas comme ça, c’est une affaire de bon sens. Le fait que les garçons étaient et sont encore problématiques, et qu’on était et qu’on est encore à l’origine des problèmes des filles, ça n’a jamais été une découverte, ni du militantisme, il faut juste que ça change dans l’éducation. Je ne me sens pas comme un ambassadeur du sujet, mais j’ai eu envie d’en parler. Le niveau de misogynie, d’homophobie et de transphobie du rap, jumelé au fait que j’ai mis une vie de passion effrénée dans ce truc-là, a fait naître une honte en moi. J’ai le sentiment d’être un gars qui se prétend fin gourmet, mais qui ne mange qu’au McDo. Je ne dis pas que tout le rap est comme ça, je parle du biais général, mais ça me dérange grave d’entendre encore en 2026 des rappeurs traiter les meufs comme uniquement des objets de désir. Je m’en prends à mon environnement, mais il s’agit d’un sujet de société. Je suis entré dans un esprit un peu radical, mais quand on voit qu’il n’y a que 3% de plaintes pour viol qui sont acceptées dans ce pays, je ne peux pas nuancer ma vision tellement cela me dégoûte. Il faut que le monde change. Il y aura un temps pour être moins agressif, mais pour l’instant, j’ai la sensation qu’on ne peut pas.  

AVEC ÇA, SHELDON

Le titre est venu assez vite. C’est initialement le titre du morceau, qui est un morceau que j’ai fait tôt dans le processus. Sur l’album, il y a aussi un morceau qui s’appelle Les rois et il y a un morceau qui n’est pas sur l’album, qui s’appelle Les fées. Sur mon ordi, le dossier de l’album s’appelait « Les monstres, les rois, les fées », et dans une discussion avec mon équipe, cela leur semblait une évidence que l’album s’appelle Les monstres, et cela en est devenue une pour moi. Comme c’est arrivé tôt dans le processus, ça m’a permis d’étendre ce concept qui est un vivier visuel et un imaginaire à développer assez incroyable. 

Tout change, notamment ton rôle vis à vis de la société. Tu es plus attentif, tout en restant la même personne. Je n’ai pas le sentiment d’être un éducateur d’être humain, mais plutôt d’avoir un être humain et qu’il faut que je lui propose une version subjective de la vision du monde, et que j’accepte, avec le temps, qu’il ait la sienne. Je me donne la mission de l’aider à accepter le mieux possible ce qui l’entoure. Il y a un drôle de mi chemin entre : « la vie vaut la peine d’être vécue » et pourtant ce monde ressemble à un gros tas de merde. J’ai envie que mon fils soit heureux tout en étant conscient de ce qui est pourri dans ce monde, tout en évitant qu’il le reproduise et qu’il est plutôt la force de lutter face à ça. C’est l’objectif, mais ce n’est qu’une conscientisation. 

GRÜNT 75 x SHELDON

La 75e session, c’est mon équipe de travail, c’est mon environnement de vie depuis que j’ai 17 ans, et pourtant, c’est un environnement en constante mutation que ça soit au niveau des artistes présents dedans et des gens qui y bossent. On essaye de porter une bannière qui est représentative de nos valeurs. La 75e session est le miroir des artistes et des gens qui travaillent derrière cette bannière. Ça ne veut pas dire que chaque personne qui a posé un pied dans sa carrière dans la 75e session porte l’affiliation encore. Il y a des gens qui ont porté ce logo qui ne se connaissent pas. C’est la réalité de ce collectif qui approche des 15 ans d’histoire. Je ne me considère pas comme l’ambassadeur du collectif, je mets simplement mon uniforme. Tant que mon environnement de travail est la 75e session, je défends les couleurs de la 75e. Le seul contrat moral que les gens signent en rejoignant la 75e session, c’est celui d’avoir un dévouement réel pour une passion.