« De l’ombre à la lumière », voilà le nom qu’on avait donné à notre échange avec Souffrance en février 2023 (à relire dans le magazine volume 3 et sur le site). Si à ce moment-là, certains ont seulement commencé à le découvrir, avec la sortie de Eau de Source, le nom de Souffrance sonne désormais comme une évidence dans le paysage du rap français.

SOUFFRANCE, UNE SECONDE CHANCE

Membre du groupe l’uZine, composé également de Cenza, Tonio et Tony Toxik, Souffrance est loin d’être l’enfant prodige qui a connu le succès dès ses premières années de rap. Si la passion du style ne l’a jamais quitté, ses premières années de rappeur sonnent comme un échec et se terminent par une acceptation d’être comme tout le monde. Même si pendant un temps, ses textes n’étaient pas son savon comme Akhenaton, un freestyle sur le Grünt de Big Budha Cheez va rallumer cette flamme éteinte en lui et éveiller une obsession : faire l’album de sa vie pour ne jamais regretter. Quelques années après, un nouveau freestyle, cette fois-ci sur Skyrock, va venir secouer le rap français « J’ai fait un freestyle, j’ai réveillé des morts » (Authentique) lors du Planète Rap de 7 Jaws (devenu Web7, ndlr). Le bruit a été fait, il est l’heure pour Souffrance d’aller au bout de son rêve.

« J’écoute Souffrance, Tranche de Vie, ainsi qu’la ‘tape, la cover, c’est un arrêt de bus » – VORACES (Vald)

Tranche de vie. C’est le nom qu’il a choisi pour son premier album composé de 20 titres sans aucun featuring. Un album très complet et très riche de formules. Un premier album où l’on ressent cette envie de tout dire, comme si c’était la première et le dernière fois qu’il pouvait le faire. L’album a été bien accueilli par le milieu bien qu’il ait eu aucune prétention commerciale. Cette réussite d’estime a amené Souffrance à prendre le train pour continuer. À noter qu’avant ce premier album, qui est une vraie étape dans sa carrière, l’artiste avait dévoilé deux EPs et une mixtape Noctambus composée de freestyles et de morceaux inachevés.

« Personne va laisser passer la chance même si on a dépassé la trentaine » – AUTHENTIQUE

Tour de magie. L’année suivante, l’artiste montreuillois remet le couvert. Un album plus abouti, plus diversifié musicalement, mais surtout une nouvelle étape franchie avec succès. Souffrance fait désormais parti des artistes qu’il faut suivre et les passagers commencent à être de plus en plus nombreux dans son train. Un début de lumière inespéré qui aurait pu arriver plus tôt d’après l’artiste lors de notre échange, mais la vie n’est jamais un long fleuve tranquille.

VORACES feat. Vald

EAU DE SOURCE : LE REFLET DU MONDE

Après un premier album au succès d’estime, un second album qui confirme que Souffrance est l’un des artistes sur lesquels il faut s’attarder, le troisième album, Eau de Source, doit devenir celui de la transformation. Pour réaliser cela, Souffrance a invité Zkr, Oxmo Puccino et Vald, et délivré un 13 titres sans jamais travestir son art.

KHALASS

Le chemin fut long et le travail fut rude pour Souffrance, et cet album, qui aurait pu sonner comme celui d’une quête, finit par être l’album de l’exutoire synonyme de la fin d’un premier grand chapitre d’une carrière entamée depuis les années 2000. Dans Eau de source, Souffrance réalise un constat de sa vie et de son passé, mais également décrit toute la noirceur du monde avec dégoût. Une eau de source, troublée et obscure.

Souffrance ©Pemala

MARCHER DANS LA TEMPÊTE

Fermons les yeux quelques instants, et imaginons Souffrance assis dehors à son abris de bus Jean Moulin qu’il avait laissé lors de la cover de Noctambus pendant que la pluie tombe. L’eau a certains effets sur la psychologie humaine : elle peut apaiser, stresser ou inspirer les artistes. Cette pluie qui vient s’éclater sur le bitume en plein mois de novembre, vient rythmer les rimes de Souffrance, le laissant nous parler du monde qui l’entoure.

« J’ai fait un rêve : le temps s’est arrêté, les gens n’étaient pas pressés, l’argent n’avait pas existé. » – Score

Le reflet du monde passe souvent à travers le regard des gens, et Souffrance fait partie de ceux qui se méfient, à un point presque misanthropique : « On doute de la race humaine » (Eau de Source), « On sait c’qui s’cache derrière les « S’il vous plaît », les « Mercis » » (Tempête) ou encore « L’être humain est traitre : la main qui donne doit d’l’oseille à la main qui prête » (Authentique). Au vu du parcours de l’artiste, on peut comprendre que sa méfiance envers l’autre a fini par conquérir sa pensée sans pour autant être fermé à la discussion, il reste sur ses gardes : « La bave des oiseaux d’mauvais augure ne m’atteint pas » (Eau de source).

« C’est des faux espoirs c’est des Obama » – Khalass

La vie n’est pas forcément un long fleuve tranquille, et Souffrance, en plus de l’avoir vécu, voit autour de lui un monde sombre et obscure comme à Gotham où il faut se battre pour s’en sortir : « Quand la vie t’uppercut, t’apprends à baisser l’menton » (Eau de source). Venir d’en bas, ce monde que la haute sphère ne calcule pas, c’est l’un des sujets que Souffrance établit tout au long de cet album. Par exemple, il y a le morceau Métro où toutes les classes sociales se croisent, la référence à Archibald Gripsou (Ça, ndlr) qui vit dans les égouts où tous les cadavres peuvent flotter ou encore l’inégalité des chances et des vies avec cette phase qui peut faire écho à l’histoire de Martin Eden de Jack London : « Pour s’en sortir, suffit pas de lire un livre » (Authentique).

« J’me suis juré même si j’réussis, je n’serais jamais l’un d’entre eux. » – Score

Cette échelle sociale, que Souffrance gravit au fur et à mesure comme le héros de Jack London, est de plus en plus déçu de ce qu’il voit : les maisons de disques qu’il compare à des maisons closes, les mauvais flics qu’il faut punir, ceux qui croient en des forces maléfices ou vendent leurs âmes, le peuple qui n’est jamais satisfait même si tu lui offres ce qu’il veut, l’obsession monétaire…

« Des fois, j’me dis : Y a des mondes parallèles où l’beau gosse, c’est Gargamel, où y a pas qu’des Noirs et des Arabes qu’les keufs arrêtent. » – Métro

MÉTRO

PROFITER DES ÉCLAIRCIS

Et dans cette noirceur qui l’entoure, Souffrance garde les pieds sur ce bitume mouillé bien qu’il rêve d’autre chose au-delà des nuages noirs : « On veut les repas copieux qu’on a jamais rêvés. ». Malgré toutes les tentations, son combat est de rester authentique et d’éviter de se faire séduire en faisant face aux dangers. Seulement, le doute peut l’envahir alors il préfère prendre sa route même si celle qui mène à Rome (Eau de source), celle qui mène à la vie aisée comme pendant l’empire Romain, ne lui convient pas, alors ses envies se brouillent et il a l’impression de s’emmêler les fils comme un pantin (Ciel gris kebab grill).

Souffrance ©Pemala

Eau de source est un album différent des deux précédents, pourtant l’artiste n’a fait aucune concession, il est resté fidèle à ses valeurs et à l’art qu’il défend sans pour autant refaire ce qu’on a pu déjà entendre : « J’ramène un truc neuf, j’suis pas venu piller des tombes » (Eau de source). Avec le statut qu’il a pu obtenir à force de travail, il aurait pu choisir la facilité, notamment dans le choix des featurings, mais non : « J’peux pas feater avec eux : j’mélange pas l’whisky avec l’eau pétillante » (Appuie-tête). Il aurait pu choisir certains styles musicaux afin de générer plus d’argent, mais non, et il le dit avec une subtile référence à la phrase d’Alpha Wann dans Flamme Olympique : « Pourquoi les artistes deviennent nuls quand ils deviennent riches ? », avec sa phase dans Authentique : « J’aurais l’inspi’ tant qu’j’suis pauvre » pourtant il le sait qu’il suffit d’un 16 mesures pour effacer ses dettes…

« On peut tout recommencer malgré les mauvais choix de vie. » – Score

La notion d’authenticité est l’eau de source de Souffrance. Rester calme et paisible bien que des éléments essayent de troubler cette eau qui ne fait que de passer sur une terre obscure qu’est la nôtre. Être authentique, c’est resté soi-même, donc ne pas faire de concessions : « J’arrive pas à mettre ma sique-mu au goût du jour. Mon art est trop rue pour l’musée du Louvre. » (Louvre). Néanmoins, il sait qu’en faisant ce qu’il aime et en racontant la vraie vie, il est loin de ce qui se commercialise le mieux : « T’as grandi en dérive, conscient d’être au large » (Ciel gris kebab grill). Mais dans le fond, il sait qu’en étant sincère, le public finira par lui rendre ce qu’il mérite et reconnaître son talent.

« J’tire sur un fil d’araignée. Il s’appelle « l’espoir d’s’en tirer » » – Ciel gris kebab grill

Malgré toute la noirceur de cette eau décrite par l’artiste dont le « blase en dit en long en dix lettres », il y reste une forme de message d’espoir, il s’agit souvent de la dernière des bougies : rester soi-même, rester authentique. « C’est pas un drame, j’arrive à leur secours avec de l’eau d’source ». Dans notre appréciation, cette eau de source c’est l’espoir qu’en restant soit et qu’en croyant en son potentiel, on finit par s’en sortir. L’eau c’est l’essence même de l’humain, sans cette eau, il n’y a pas la vie, néanmoins il faut se méfier de l’eau qui dort…