Membre du groupe iconique Ministère A.M.E.R. et du Bisso Na Bisso, Passi fait partie de ces légendes du rap français dont les projets, les morceaux et les textes, ont pu bercer à la fois les auditeurs, mais aussi les générations de rappeurs qui ont suivi. Échange avec la légende qui a posé, indirectement, la première pierre de la genèse du magazine 16 Mesures.
Dans une discussion avec Neefa, je me suis rendu compte que le premier morceau de rap français que j’ai écouté et que j’écoutais en boucle, c’était un morceau de toi avec Calogero, Face à la mer, est-ce que tu peux me raconter l’histoire de ce morceau ?
Même si je viens d’un groupe très hardcore qu’est le Ministère A.M.E.R., j’ai grandi en écoutant de la variété française qui fait partie de la souche de la musique francophone, donc avec des Brel, Brassens, Piaf ou encore Hallyday. Tu grandis en étant touché par des morceaux de Goldman. Étant très inspiré des US, j’ai adoré des ponts musicaux comme Run DMC et Aerosmith. J’avais 14/15 ans, j’avais pris ma claque et je m’étais dit qu’un jour je bosserai avec un artiste rock ou pop. Je découvre Calogero avec son premier groupe, Les Charts, et j’ai suivi ce qu’il faisait en solo ensuite. J’adore ses mélodies, il m’avait attrapé avec En apesanteur, je le trouvais extrêmement fort. À cette époque, quand on était en promo, on pouvait se croiser sur des plateaux TV ou des émissions de radio. Avec Calo, le courant était super bien passé et s’est sincèrement bien apprécié. On parle de faire ce morceau et me fait écouter les notes de ce qui deviendra Face à la mer. J’étais choqué, c’est le type de morceau que j’aurais samplé pour en faire un autre (rires). On discute du thème et rapidement, on se base sur nos histoires, lui d’origine italienne qui a grandi dans la banlieue grenobloise, moi d’origine africaine, qui a grandi dans la banlieue parisienne. Deux endroits différents, mais basés sur les mêmes histoires : celle de nos parents qui ont voyagé pour avoir une meilleure vie, avec cette envie de faire quelque chose pour finir face à la mer.
Vu qu’on parle de variété, tu fais partie de ces artistes qui ont travaillé avec Johnny Hallyday, comme est né le morceau Le temps passe ?
Johnny, comme d’autres grands artistes, a toujours eu du flair pour sentir les nouvelles générations, pour évoluer et se mélanger. À l’époque, Johnny nous avait demandé, au Ministère A.M.E.R., le remix d’Allumer le feu. Sauf qu’on était encore trop bruts de décoffrage à ce moment-là (rires). J’ai fait un projet qui s’appelle Dealer de Hip Hop Rock, où je mélangeais les rockeurs et les rappeurs, et le graal, c’était d’avoir ce duo Johnny-Ministère A.M.E.R. Je ne voulais pas que ce titre soit solo, je voulais y voir Gyneco et Stomy pour rendre l’affiche vraiment lourde. Je pense que Johnny aussi aimait cette idée. Au départ, on a voulu l’envoyer à Johnny, sauf que la voie classique des maisons de disques bloquait. Sauf qu’une éditrice à qui je fais écouter le morceau, est emballée, et contacte directement Johnny, qui accepte de faire le titre. Tout s’est vite enchaîné. Il m’a invité à manger chez lui, on a parlé de tout et de rien, mais aussi du morceau et du concept vidéo qui pourrait l’accompagner, et il a kiffé donc on l’a fait. Johnny était le taulier, mais surtout un artiste qui avait envie de jouer et de créer artistiquement.
Justement, tu évoques Ministère A.M.E.R., quel bilan tu fais de cette période de groupe ?
On est devenu des pionniers et on a vécu des aventures de fou. On a fait des titres qui nous permettent encore d’être en scène aujourd’hui. En 2026, je me dis que c’était dingue et que je suis fier de cette carrière, et touché que le public nous ait soutenu et nous soutiennent encore après tant d’années. Le public a été une vraie force pour le groupe.
Quel est ton morceau préféré du groupe ?
C’est tellement dur de choisir ! Dans les morceaux connus, j’aime Plus vite que les balles ou Les rates aiment les lascars, et évidemment Sacrifices de poulets. Après, j’aime bien dans le premier album le morceau Damnés, où on met notre âme de hip-hop. Sinon j’aime beaucoup sur 95200 : J’ai fait un rêve. Dedans, on parle déjà de cette identité française, mais vu sous plusieurs angles.

On parle de Ministère A.M.E.R., tu as aussi évoqué Bisso Na Bisso, qu’est-ce que tu aimais dans cette approche de collectif/groupe ?
C’était d’avoir différents points de vue, et qu’ils avaient tous un certain niveau. On a tiré profit de l’expérience et du talent. Au Secteur Ä, on avait un nom qui s’appelait « la Douane », c’était quand on se retrouvait tous ensemble, et que si ta proposition musicale n’était pas au niveau, la douane te le disait (rires). L’exigence était géniale et je me sentais poussé par mes gars. En solo, c’est différent, tu dois assumer tout seul.
Est-ce que cette énergie-là et cette mentalité, tu l’as retrouvé en faisant un morceau comme Les Saigneurs du micro sur ton dernier album ?
Totalement ! Ce que j’aime dans ce morceau, c’est que c’est un regroupement de fins limiers qui ont 30/40 ans d’expérience avec une certaine exigence. On fait partie de la première génération de rappeurs et durer dans le temps, c’est faisable, mais ça s’apprend aussi avec les erreurs qu’on a pu faire en tant que rappeurs ou producteurs. C’est aussi notre rôle d’être-là et de transmettre nos expériences. Un Kery James joue, fait des films, monte sur scène, sort des albums, c’est la force du stylo et de la création. Après, il est vrai que les pionniers n’ont plus la même exposition, parce qu’on a dû s’adapter aux nouvelles façons de consommer l’art, et que notre public s’est aussi progressivement adapté. Avant, on faisait déplacer les gens pour qu’ils achètent nos CDs, aujourd’hui, il faut qu’ils soient abonnés à une plateforme. Si on veut que cette catégorie de pionniers-actifs existe, il faut des personnes qui transmettent et parlent de notre travail, mais aussi que notre public nous suive dans cette nouvelle méthode de consommation.

Qu’est-ce qui a été compliqué pour toi quand tu es passé de travailler en groupe à travailler et défendre ta musique, seul ?
En fait, je ne trouve pas que c’était spécialement compliqué. On s’était auto-produit avec le Ministère A.M.E.R., donc on s’est vite retrouvé à devoir tout faire. Quand nos albums solo sont arrivés, on avait déjà des structures plus solides autour de nous, et qui, dans mon cas, m’ont accompagné dans ma démarche solitaire. C’était une découverte de partir seul. La découverte aussi de nouvelles erreurs qui te permettent d’apprendre encore d’autres points et te donnent encore plus de confiance pour la suite. Je pense que l’apprentissage qu’on a eu en groupe, nous a servi dans nos solos.
Dans toute ta carrière solo, est-ce qu’il y a un morceau dont tu es fier et que tu trouves que le public est passé à côté ?
J’en ai plein (rires). Par exemple, on en parlait, mais Dis l’heure 2 Hip-Hop Rock en 2006, ça a été une sortie un peu folle au point que je me suis demandé si les CDs étaient sortis (rires). Ce qu’on avait réussi à faire avec Face à la mer, on n’a pas réussi à la reconduire sur ce projet-là. Les radios puristes ne voulaient pas passer les morceaux de rap quand elles étaient rock, et inversement. C’était ce combat-là, comme pour Dis l’heure 2 Zouk et les autres, on était moins chaud aux mélanges à l’époque. Aujourd’hui tout a changé. On peut trouver jusqu’à 4 influences derrière un morceau.

Tu parlais d’avoir toujours ce regard de producteur, en visionnaire, est-ce qu’il y a des artistes récents qui t’ont interpellé et que tu t’es dis que ça fonctionnerait ?
Honnêtement AMK, j’ai tout de suite senti qu’il avait un truc. Je l’ai vu d’abord à la télé, puis après j’ai découvert son kung-fu, son sérieux, et sa façon de travailler. S’il continue à bosser comme ça, il va faire partie de ceux qui vont rester et s’installer. Il y a plein d’artistes qui ont du potentiel, mais la vraie question : est-ce que cela va marcher 6 mois ou dix ans ? Et la deuxième option est plus complexe. Sur Bande originale, je suis fier parce que j’ai ramené trois générations de rap.
Justement, quels enjeux tu t’étais donné pour ce nouveau projet ?
Sans mentir, je ne me suis pas donné d’enjeux particuliers si ce n’est celui de satisfaire mon envie, de me retrouver et de m’éclater déjà. Ça marche ou ça ne marche pas, je m’éclate dans tous les cas, car je fais des scènes avec mes anciens titres et je vais en glisser des nouveaux, en clipper quelques-uns. C’est ma passion, ce que j’aime le plus, c’est la création, proposer, et si ça fait écho à des personnes, tant mieux.
