Dans le rap français, le temps passe plus vite que les mots. Beaucoup ont sorti des albums, certains ont réalisé d’excellents morceaux, mais peu ont leur nom gravé dans le marbre. Pit Baccardi en fait partie. De Time Bomb aux premiers albums, à son rôle de producteur, et son retour en 2025, échange avec un pilier du rap français.  

Mon premier lien naît par le biais de mon grand-frère, à la fin des années 80 qui me faisait écouter beaucoup d’artistes rap comme Public Enemy, Queen Latifah, MC Lyte, N.W.A, Ice-T, LL Cool J… Le hip-hop grandi en moi par la danse, quand j’étais au collège, puis je me suis mis à écrire anonymement, enregistré mon premier morceau, et de rencontre en rencontre, ça s’est concrétisé. Je n’avais aucune prétention ou sensation d’avoir un talent d’écriture. Je voulais juste tester. Disons que c’est une succession de bons accidents (rires).

Ce qui est fort, c’est que l’histoire ait laissé un héritage basé sur l’impact qu’on a eu et non sur les chiffres. Time Bomb ne peut pas être quantifié en chiffres parce qu’il n’y a pas de projets, mais on peut le quantifier par la qualité. Je pense que c’est l’essence qu’il faut retenir de notre musique. Alors, oui, effectivement, on est désormais dans une course aux résultats, c’est devenu une grosse économie, mais il ne faut jamais en enlever l’essence. Il ne faut jamais oublier pourquoi cette musique et ce mouvement ont été fait. Et je pense que c’est ce qu’il faut retenir de notre période Time Bomb, tu peux marquer ton histoire, sans chiffres. 25 ans plus tard, on en parle encore, alors qu’on a que des freestyles (rires). Quand on l’a fait, on voulait se sentir légitime et on voulait impacter. Même s’il n’y a pas eu de projets, à mes yeux, Time Bomb, c’est une réussite.  

Intégral – Freestyles Time Bomb

In fine, c’est plus fort qu’il y en ait pas eu. Parfois, il ne faut pas forcer la nature et laisser arriver ce qui doit arriver. Si ça se trouve, on aurait fait un album, ça n’aurait pas été aussi impactant que ce qu’on a pu laisser aujourd’hui. Et puis, on était jeune, on était plusieurs entités, est-ce qu’on aurait eu la bonne énergie en studio pour faire un très bon album ? Je ne sais pas, on ne le saura jamais, juste ce qu’on sait, c’est qu’on a marqué notre empreinte à tout jamais dans le rap français. 

Le plaisir est dans le partage. Je ne suis bien que quand je ne suis pas seul à kiffer. Cela peut paraître fou comme manière de penser, mais je suis heureux quand je vois les autres heureux. On m’a beaucoup reproché de faire des featurings, mais il y a une richesse dans la collaboration et dans l’échange artistique. Le rap, c’est le partage.  

Quand tu te retrouves dans Time Bomb, tu n’as pas le choix (rires). Quand tu vois tous les membres qui étaient présents, il ne fallait pas faire tache (rires). Si tu ne corses pas ton niveau d’écriture, on n’entend pas parler de toi (rires). Ou alors on dit de toi que tu es le mec qui traîne avec eux. C’est une sorte de discipline qui m’est restée et qui me nourrit à chaque collaboration et qui continue de forger mes rimes à chaque nouveau morceau. 

Déjà, je trouve avec du recul que Le poids des maux est un putain d’album (rires). La jeunesse ne nous a pas permis de bien le marketer. Il était plus conceptuel et moins instinctif que le premier. Aujourd’hui, je trouve qu’on a loupé sa sortie. On définit une belle œuvre par son succès commercial, pourtant pour beaucoup, ce second album est meilleur que le premier, même s’il a moins marché. Sinon plus globalement, je suis très fier de mes projets, mais avec du recul, je n’aurais pas sorti l’EP Ghetto Ambianceur. J’aurais dû faire une réédition du premier album. 

C’était un mélange de concours de circonstances et de volonté. J’ai toujours été producteur parce que sur Première classe, on était producteurs, mais je n’ai jamais été dans la partie exécutive. Kenzy disait toujours que : le succès, c’est une dynamique. Quand je me rends compte après Le poids des maux qu’il faut que je me réorganise, je commence à comprendre ce qu’il disait. Il fallait que je porte le nom « Pit Baccardi » tout seul, et me réinventer, passait par pousser d’autres artistes. Je suis naturellement parti au Cameroun, mon pays d’origine, parce que j’avais déjà identifié quelques artistes et c’est comme ça que la chose s’est faite. Cela m’a permis d’acquérir plus de confiance et de m’auto-légitimer : Pit Baccardi existe avec Pit Baccardi. Ce fut un processus long mais stimulant. Seulement, j’ai fait un choix, je ne pouvais pas être artiste et producteur en même temps, que ça soit en termes d’énergie et de finances. 

C’est une fierté. Je ne pense pas qu’il y ait un autre mot qui pourrait définir ce que j’ai ressenti et ce que je ressens. Admiration, respect, amour, affection, c’est tout cela réuni en même temps. Contrairement à ce que certains pèlerins disent, je n’ai rien fait pour lui faciliter la tâche. Il a construit son histoire seul, avec ses choix, ses leçons et ses erreurs. Dosseh, c’est une fierté fraternelle. 

C’est naturel. On a de la chance d’être deux frères qui s’entendent bien et on le même amour pour cette discipline. Puis, on a cette volonté fraternelle de tout niquer (rires). Dosseh est un moteur pour moi. Même si j’ai toujours la maîtrise de l’écriture et de l’interprétation, il m’apporte une énergie salvatrice, dans le sens où ça me permet d’être dans les bons codes. J’ai été extrêmement surpris par la qualité et la force rapologique de Dosseh et Dinos. Je les ai vu bosser en studio, ce sont des machines. Ils vont derrière le micro directement, ils n’écrivent pas et les textes que tu entends, c’est ce qu’ils pensent au moment de faire le morceau. C’est un mécanisme impressionnant, parce qu’ils restent fins, profonds et puissants. Je suis encore à avoir mon téléphone et écrire (rires), même si j’expérimente aussi. 

GOAT (feat. Dosseh) – Pit Baccardi

Il y en a un que je trouve très fort et que j’aime beaucoup, c’est Jolagreen23. Il a un sens du placement déroutant. C’est un malade mental. Il m’a vraiment impressionné dans son écriture. Prince Waly et Isha m’impressionnent et me touchent par ce qu’ils racontent. 

Je suis un challenger (rires). J’avais envie. Je savais que ma carrière en tant qu’artiste n’avait pas été au bout. Je ne suis même pas à 60 %. J’ai fait des projets, mais je n’ai sorti que deux albums. J’ai encore plein de choses à proposer et à raconter, et j’ai pris en maturité, donc, il y a des sujets qui ont mûri en moi et qui n’attendent qu’à être développé, et le public est plus attentif à ce que tu peux raconter. Je veux faire de la bonne musique, je veux sortir d’autres projets et faire des concerts. 

Honnêtement, j’évite de calculer. Évidemment, en tant qu’artiste, on est tous confronté à la justice de Twitter (rires), mais faut arriver à s’en détacher que ça soit positivement ou négativement. C’est dur pour un artiste et ça touche certains directement. Le public fait parfois des projections de ta personne et défend une image de toi, qui n’est pas celle de la réalité. Évidemment, on cherche aussi à plaire, donc quand les retours sont positifs, cela soulage, et les critiques constructives restent intéressantes et nous nourrissent aussi, mais il ne faut pas oublier que c’est de l’art qu’on ne peut pas plaire à tout le monde, et que si tu n’aimes pas, t’écoutes pas et puis c’est tout (rires).