Enfant de Brazzaville, adolescent de Strasbourg, Abd Al Malik a cultivé ses pensées en adaptant son propos à différentes formes artistiques tout en restant en adéquation avec le temps. Preuve de résilience certes, mais surtout une vraie démonstration d’adaptabilité médiatique. À l’occasion de la sortie de son nouveau film : Furcy, né libre, sur l’histoire de cet esclave réunionnais qui s’est battu pour faire reconnaître son statut d’homme libre, rencontre avec l’homme aux 1001 médiums pour s’exprimer, mais toujours dicté par la sincérité et par le hip-hop. 

Mon rapport à l’art d’une manière générale, et qui fait lien avec ces différentes casquettes, c’est la poésie. C’est le lien fondamental de tout ça. En ce sens-là, je n’ai pas l’impression de faire des choses différentes. Je fais des choses qui ont des formes différentes, mais dans le fond, c’est toujours cette idée d’une réflexion sur la beauté et sur cette idée que l’art est un miroir d’humanité. J’utilise différents médiums, mais la dynamique est la même. 

Oui et non. Par exemple, au cinéma, parfois tu fais des scènes où il n’y a pas de paroles, ce que tu vois a une force, mais cela a été écrit et pensé. Tout est lié. Tout s’écrit et tout se dit. Au commencement, il y a le verbe et l’écriture, qui prennent des formes différentes ensuite. La poésie fait le lien de tout ça. Un seize mesures de rap puissant est éminemment poétique, un film puissant, nous dit quelque chose en utilisant la poésie picturale, l’écriture littéraire, elle est puissante quand elle est portée par un souffle poétique…

MON AMOUR feat. Wallen – Abd Al Malik

Il ne m’arrive pas très souvent de me pencher et de réécouter mon travail. Je suis quelqu’un qui va de l’avant, mais quand cela arrive pour X ou Y raisons, j’ai l’impression d’avoir toujours été cohérent. Je ne renie rien de ce que j’ai fait. Sur le fond, j’ai l’impression d’être toujours en phase avec l’homme que j’étais, parce que j’ai toujours la même intention. Les moyens ont changé pour mener cette intention à bien, mais je reste en accord avec le Abd Al Malik de 13 ans. 

Une fois, j’ai entendu Martin Scorsese qui disait qu’il était un cinéaste Rock N’Roll. Moi, je suis un cinéaste Hip-Hop, un cinéaste rap. En ce sens-là, je suis toujours un rappeur. Mon film est un rap entier. Je ne considère pas qu’il y ait eu un avant et qu’aujourd’hui ce n’est plus du rap. Je peux écrire un roman, mais en fait, l’intention restera du rap. Je l’aborde comme si j’écrivais un seize. Pour moi, il n’y a pas de rétrospective. Je regarde rarement derrière et quand je regarde derrière, c’est pour des raisons précises, mais moi, je trace. Je suis né MC et je mourrais MC. Rien ne bouge, mais ce sont les formes qui changent. 

MA JOLIE – Abd Al Malik

Je me plie aux règles de chaque exercice, tout en gardant mes intentions. Il y a une forme d’urgence et de nécessité absolue. S’il n’y a pas quelque chose qui m’habite profondément et que ce n’est pas vital, je ressens que ce n’est pas bon pour moi. Quand on fait quelque chose, il faut aller jusqu’au bout et surtout émotionnellement. Après chacun a sa personnalité, mais je pense qu’il y a cette idée pour tous les artistes, d’être totalement sincère.

Quand j’étais gamin, j’avais plusieurs passions. Évidemment, la première, c’était la musique, le rap, mais j’avais aussi la passion de la littérature. J’avais en moi cette envie d’écrire des ouvrages. À côté, j’avais aussi la passion du cinéma. J’avais aussi cette envie de réaliser des films. Sans oublier ma passion du théâtre qui m’a donné envie de mettre en scène. Mon idée, c’était de commencer par le rap, et ensuite, progressivement, selon les opportunités, faire d’autres choses. Je me suis projeté dans le fait d’être un artiste pluridisciplinaire dès l’enfance, seulement, il faut se donner le temps.

Abd Al Malik par Fabien Coste©

L’idée de rigueur, cela fait partie de ma culture, parce que je suis alsacien. En Alsace, on a une vision presque germanique des choses, peut être un peu psychorigide (rires). Pourtant, cette idée de rigueur, elle est essentielle. Et si j’ai un conseil à donner, c’est celui-là : le travail est la rigueur. L’idée de passion, c’est une chose, ça allume un feu, mais le plus dur, c’est de l’entretenir.

Exactement. C’est cette fameuse courbe sinusoïdale d’une certaine manière et qui forme une carrière. Tout s’inscrit dans le long terme.

Il y a plusieurs cinéastes qui m’ont donné cette envie-là. Au départ, j’étais cinéphile, c’est-à-dire que j’aimais le cinéma à fond, mais Scorsese m’a donné ce plus. Il a fait un film, qui est peu connu. On peut le retrouver dans les bonus du Bluray de Mean Streets. Dedans, il y a un autre film, qui s’appelle Italianamerican. Il lui restait quelques pellicules, et il est allé filmer son père et sa mère à New York. Dedans, on les entend parler du fait d’être italien et américain, de venir d’Italie et de s’être installé là. Quand j’entendais sa mère parler, j’entendais ma mère. Quand ils parlaient de son environnement avec les italo-américains, je me disais, que nous aussi, on vient d’Afrique, ma famille vient du Congo, mais en fait, on est des français. Et ça, cela se raconte. Je pourrais t’expliquer ce qu’est d’être français, mais je pourrais aussi raconter ce que c’est d’avoir des racines africaines tout en étant français, en image, avec des personnes qui l’incarnent. Je voulais le faire et c’est ce que raconte au final mon premier film : Qu’Allah bénisse la France, et mon second, Furcy, né libre

BANDE ANNONCE – Furcy, né libre

Comme je t’ai dit, je trace, et en fait en traçant, je ne planifie pas (rires). En 2010, je faisais un concert à la Réunion, des jeunes qui sont venus me voir, parce qu’il y avait le livre de Mohammed Aïssaoui : L’affaire de l’esclave Furcy, qui venait d’avoir le Renaudot. Ils me proposent de l’adapter au théâtre. Quand je lis le livre, je me rends compte que j’ai entre les mains une œuvre importante, mais que je n’ai pas nécessairement les outils, à ce moment-là, pour la raconter de la meilleure manière. Je mets le livre de côté. Chaque année, la ville de Nantes organise un événement particulier au moment des commémorations, où il y a des conférences, des concerts, des spectacles. Ils ont aussi un musée de l’esclavage qui est important, parce qu’historiquement, Nantes, était un port négrier majeur. Une année, ils me prennent comme parrain en compagnie de Françoise Vergès et Patrick Chamoiseau. J’ai assisté à des conférences et j’ai eu des discussions passionnantes. Plus j’en apprenais, plus l’idée de Furcy infusait en moi. Quelque temps après, il y a les producteurs et distributeurs américains qui sont entrés en contact avec moi concernant le film The Birth of a Nation, réalisé, produit et joué par Nate Parker, sur l’esclave révolutionnaire Nat Turner, pour me proposer de faire la voix française. Le film m’a bouleversé. Je suis allé à Hollywood, je l’ai vu, on a sympathisé et pendant qu’il me racontait pourquoi il a voulu faire cette histoire, je me disais que nous aussi, on a notre point de vue en France. Comme si, l’histoire de Furcy continuait encore à infuser en moi. Un jour, le producteur Etienne Comar me dit qu’il a acquit les droits d’un livre et voudrait m’en proposer la réalisation. On se voit. Il me tend le livre, et je vois : L’affaire de l’esclave Furcy, quasiment dix ans, jour pour jour, après la demande des jeunes réunionnais. Cette fois-ci, j’étais prêt. Je savais ce que je voulais et comme la raconter. Je voulais faire un film de cinéma qui soit ample et qui permette de regarder notre histoire, même la plus obscure, dans les yeux afin de déposer nos sacs de douleur pour faire véritablement peuple, pour faire une vraie nation avec ses cicatrices. Je voulais en faire un outil de réconciliation. 

Furcy, né libre par Abd Al Malik, photographie par Fabien Coste

J’ai foi en cette non-planification : advienne, ce qu’il adviendra. Par contre, quand les choses viennent pour pouvoir les porter, je dois être prêt. Si je ne me sens pas prêt. Je n’ai pas de mal à dire non. J’ai refusé des choses qu’on ne peut refuser. Pourtant, si tu ne te sens pas prêt à faire quelque chose, cela ne sert rien de le faire parce que tu vas mal le faire. Au final, je ne suis pas allé vers le projet Furcy, c’est Furcy qui est venu me chercher d’une certaine manière (rires).

J’aimerais qu’il permette d’autres écritures sur ce sujet. Il y a eu le film Ni chaines ni maîtres de Simon Montaïrou en 2024, et le mien maintenant. J’aimerais que d’autres réalisateurs/réalisatrices puissent s’emparer de ce sujet, qu’est l’esclavagisme, le colonialisme, le néocolonialisme et d’en faire des films de cinéma. On a fait, un dossier pédagogique en lien avec Gallimard et la Fondation Mémoire de l’esclavage, en direction de l’Education nationale, pour que les enseignants puissent aussi en parler avec les élèves. C’est en train de se mettre en place, pour que cela puisse entrer dans les programmes. C’est une fierté et une espérance. 

Furcy, né libre par Abd Al Malik, photographie par Fabien Coste

En travaillant sur le sujet, on s’est rendu compte que le code noir n’avait jamais été officiellement abrogé. J’ai écrit une lettre à la présidente de l’Assemblée nationale. J’ai fait une projection à des députés pour qu’on puisse remettre ça dans les débats et que très vite, on puisse voter l’abrogation définitive du code noir. C’est une question symbolique. Évidemment, puisque l’esclavage est aboli, de fait, le code noir doit être abrogé, mais il faut l’abroger officiellement pour que la France, notre pays, donne son intention : mettre en lumière toutes les communautés composant la communauté nationale. C’est fondamental pour qu’on puisse avancer véritablement. Ce sont toutes ces espérances-là que je mets dans le film, faire entendre que je fais du cinéma, qui est un peu plus que du cinéma, un cinéma hip-hop (rires). 

Dans mes différents médiums, j’adore en faire dialoguer. Quand j’ai terminé le film, je l’ai montré à certains amis rappeurs pour que, Mattéo Falcone et moi, on invite certains d’entre eux pour s’exprimer autour du film et du sujet. Dedans, on a Minister A.M.E.R, qui sont dans les premiers a avoir parlé de cette thématique-là, les Neg’Marrons, des artistes de la nouvelle génération avec Juste Shani et Jahyanai, et puis, d’autres plus proches de moi comme Pit Baccardi, Youssoupha, Lino, Oxmo Puccino… L’album vient faire un pont entre des générations, et dire que les rappeurs et les rappeuses ont des capacités de poésie sur l’expression du monde, de la liberté, de la justice…

Furcy, né libre par Abd Al Malik, photographie par Fabien Coste

En vrai, c’est en étant un MC (rires). « Être hip-hop », ce n’est pas juste une punchline, c’est une réalité, même, c’est une méthodologie. Quand un rappeur fait un album, il a envie de concilier une qualité esthétique, une possibilité de toucher un public plus large et de rester dans une intégrité, la plus pure possible. Mon approche est toujours celle-là. Pour s’en donner les moyens, il faut être rigoureux, il faut aussi un peu de talent même si c’est plus subjectif, mais par contre, ce qui est objectif, c’est vraiment cette idée de faire une œuvre artistique qui puisse faire date. 

On ne fait pas cela pour ça, mais évidemment que ça m’honore. Ce sont des conséquences. Ce morceau-là (Abd Al Malik et Wallen de Isha & Limsa d’Aulnay, ndlr) j’étais honoré. On ne se connaît pas du tout et on ne s’est jamais rencontré, mais je les apprécie artistiquement. Avec Wallen, on était hyper fier. Concernant les décorations, je ne cours pas après, mais c’est un honneur et pour ma mère, c’est symbolique, cela représente quelque chose pour elle. Sinon, mon seul but, c’est d’être cohérent avec moi-même.