Entre poésie et sincérité, Ichon fait partie de ses artistes du rap français qui ont ajouté avec le temps d’autres cordes à son arc, tel que le chant, pour parfaire sa musicalité et sa démarche artistique. De retour avec un EP très personnel nommé, Born To Be Blue, l’artiste offre à son public une nouvelle pièce de son puzzle de vie où les bleus de l’âme se mêlent au ciel bleu d’un quotidien qu’on voit souvent gris.

Enfant d’origine camerounaise, c’est entre les musiques salsas et le jazz de son père, ainsi que la variété française de sa mère, comme Céline Dion, François Feldman et Francis Cabrel, qu’Ichon forge ses premiers amours musicaux. Comme beaucoup d’adolescents de sa génération, son attache à la musique se poursuit avec Skyrock et les clips à la TV, pendant que ses frères jouaient à la console. Enfant turbulent, exclu de sa première école en CE2, il se découvre un attrait pour l’écriture par le biais des mots qu’il rédigeait à ses parents pour se faire excuser de ses erreurs. « J’ai très vite pris ce réflexe d’écrire des lettres aux gens que j’aime pour m’exprimer. L’écriture et les poèmes ont fait naître en moi ce quelque chose, qui a fini par se métamorphoser en chanson. »

NOIR OU BLANC, ICHON & LOVENI

Quelques années plus tard, c’est à travers un collectif parisien qu’Ichon va se faire entendre. Un groupe composé également de Myth Syzer et Loveni pour ne citer que les membres musicaux du collectif, Bon Gamin, qui a inscrit son identité dans l’histoire du rap français, puis internationalement avec Ciryl Gane. « À la base, on est une bande de potes. On faisait de la musique comme certains se rejoignaient pour jouer au foot. On ne réfléchissait pas à des envies de carrière, on voulait seulement être vrai et honnête. L’arrivée de Myth Syzer nous a un peu professionnalisés. C’était un bosseur, nous aussi, mais lui, il était venu à Paris pour faire de la musique, il était déterminé (rires). On voulait raconter notre quotidien et faire de belles chansons. On avait notre studio, on faisait des concerts, c’était lourd. Je parle au passé, mais on existe encore, Bon Gamin est toujours-là. Depuis qu’on est tous revenu sur Paris, on refait de la musique ensemble. »

Oui et non. C’était bizarre. Je considérais que je chantais même quand je ne savais pas ce que c’était de chanter. Je ne me suis jamais vraiment considéré comme un rappeur parce que je ne considérais rien. C’était simplement de la spontanéité, je faisais de la musique, peu importe la forme qu’elle prenait. 2015-2017, on était dans un tourbillon où l’on faisait de la musique tout le temps, on commençait à avoir une petite fame, je faisais beaucoup la fête, je prenais pas mal de dr*gues, on faisait des tournées… À un moment, je me suis rendu compte que je me faisais chier (rires). Je n’aime pas faire tout le temps la même chose, et là, ça commençait à être redondant, ça ne me remplissait plus. En vérité, si je suis honnête avec moi aujourd’hui, c’est juste que je ne prenais pas au sérieux ma musique. C’était ça mon élément déclencheur : j’ai voulu apprendre à contrôler ma voix et à faire du piano, pour considérer ce que je faisais. Je commençais à frôler la folie pour être sincère, ça m’a remis les idées en place. Il fallait que je prenne en considération ma vie, et que j’avais un métier entre les mains.

ICHON, ©anton_sichtexot

En 2021, Ichon dévoile la réédition de son album Pour de vrai, intitulé Encore + pour de vrai, et fut porté par un morceau : La vie. Un véritable succès médiatique et un vrai coup de projecteur sur sa musique.

J’étais très heureux, parce que je ne fais jamais de chansons en réfléchissant stratégiquement qu’elles vont marcher ou non. Dans ma tête, chacune de mes chansons est un hit international (rires). Que ça soit celle-ci ou une autre, c’était pareil pour moi. Maintenant, ça m’a fait comprendre beaucoup de choses quand même. J’ai compris dans quelle catégorie on me rangeait et j’ai compris ce que représentait un morceau qui peut fonctionner véritablement. Seulement, je n’étais pas prêt à enchaîner derrière, pour aller encore plus loin. Cette chanson, elle a changé ma vie, en plus c’est génial parce qu’elle s’appelle La vie (rires). Elle a aussi beaucoup divisé mon public. Je venais du rap, je venais de sortir cet album où je chante, et cette chanson est très pop. Il n’y a rien de rap dedans, alors que dans d’autres, on pouvait comprendre. J’en suis fier, mais je ne saurai jamais la refaire en termes de couleur et d’identité. C’est ma bataille à moi (rires). Si je réfléchis à moi, Yann, patron de label, il aurait fallu que juste après le succès de La vie, je fasse un petit EP dans cette énergie avec des chansons qui y ressemblent pour consolider mon audience, mais je n’en avais pas envie artistiquement (rires). 

LA VIE, ICHON (COLORS)

Ce morceau vient également de cette session où l’on a fait La vie. On était en Belgique dans le studio de Dabeull, on faisait plein de morceaux pendant une petite semaine. Parmi ces morceaux, il y a ces deux morceaux-là, moi, j’ai pris La vie pour moi et eux ont pris La vie en rose tout simplement. La connexion s’est faite via Dabeull parce que j’adore sa musique. J’ai rencontré Sofiane à ce moment-là, on ne se connaissait pas, et on a appris à se connaître lors de ces sessions. 

Je suis extrêmement fier et chanceux. Je ne voulais pas travailler dans la vie. Je suis reconnaissant de la musique. J’ai cette chance de pouvoir en vivre, ou d’en survivre (rires). J’ai pu poser une identité à part, car on a du mal à me comparer. C’est une chance et un poids, car on va difficilement me ranger dans une case. C’est ma tare, mais je n’arriverais pas à faire autrement. C’est pour ça que l’exemple de La vie me définit bien. Si j’avais été malin, j’aurais foncé dans cette brèche et j’aurais proposé de faire un projet commun avec Dabeull et Sofiane Pamart… Est-ce que je changerais quelque chose ? Non. Financièrement, je répondrais l’inverse, mais artistiquement, je ne changerais rien. Et puis, je considère que je n’ai pas terminé et que je pense pouvoir aller plus loin, et valider les objectifs que je me suis donnés. Moins on a d’argent, plus on cherche à faire des choses malines, ce qui amène à faire des choses intéressantes artistiquement. 

ICHON, ©Lennyothers

De retour en 2025 avec un EP de 5 titres, intitulé Born To Be Blue, Ichon offre à son public un projet hyper personnel. Un petit hors-série profond et sincère avant de continuer son développement vers d’autres esthétiques.  

Je suis dans le « blue » depuis mon tout premier projet, Cyclique, où j’avais fait une chanson qui s’appelait Blue, et depuis ça, je dis que je cours après le Blue, dans le sens : courir après le ciel. Quand on marche, on est déjà dans le ciel même si tu touches quelque chose de dur sous tes pieds. C’était une manière de me rendre compte que tout était à portée de main. Puis, j’ai appris ce que c’était une note bleue dans la musique. Il s’agit d’une note qui n’est pas dans la gamme au départ, mais elle finit par rentrer dans cette gamme avec dissonance. La note bleue, c’est quelque chose que j’aime beaucoup parce qu’elle ajoute du contraste. Elle représente l’imperfection. Ce qui te représente bien aussi au vu de ton parcours. Exactement, cette note n’est pas juste, mais elle est bonne (rires). J’ai appelé mon fils comme ça aussi.

IL FAUT, ICHON

Ça a remis beaucoup de choses en perspectives, dans le sens où ça m’enlève le droit de tout dire. Ça m’amène de l’autocensure. Tu ne peux pas donner d’incertitudes à un enfant. Quand tu es parent, ton devoir est de rassurer, donc donner des incertitudes, c’est donner des inquiétudes. J’autocensure mes peines, parce qu’il ne doit pas les vivre comme moi, je me dois d’être un filtre. Évidemment, je parle d’un point de vue artistique (rires), sinon, c’est vraiment génial d’être père (rires). J’ai écrit tellement de chansons pour lui. Il donne encore plus de sens à cette expression de courir après le blue. Tout devient palpable. J’ai hâte de voir ce qu’il va devenir et curieux de voir comment il va interpréter tout ce que j’ai pu faire. Ce n’est pas une fin ou un but en soit d’être parent, c’est un bonheur de l’être, mais c’est aussi une charge, et c’est important que les gens le sachent. Il faut bien réfléchir avant de prendre cette décision et surtout, elle se prend à deux. 

Tu dis vrai, c’est vraiment l’essence de ma musique. L’amour a tellement de formes, qu’on peut se permettre d’écrire des livres et des livres dessus. Récemment, j’ai découvert l’amour d’un enfant, donc il y a le temps où je dois comprendre ce que c’est d’être père, il y aura le temps où j’aurais compris ce que c’est, puis ensuite celui où j’avais mal compris ce que c’était (rires). L’amour change, il évolue. Je vis à travers l’amour, c’est ma manière d’entreprendre quelque chose : j’aime ou je n’aime pas. Ma façon de choisir est par amour. Je mets ce mot comme un baromètre. 

Ichon avec Jewel Usain, ©Lennyothers

Béesau avec qui on a fait le morceau et qui a produit son album, un excellent trompettiste, c’est mon Chet Baker à moi (rires), m’avait envoyé un message en me parlant de Jewel, disant qu’il bossait avec, et que ça pourrait être chaud qu’on se croise. J’étais à la campagne, j’avoue, je ne calculais pas trop (rires). Quand son album est sorti, je me suis pris une gifle. C’était magnifique. C’était quelque chose que j’aurais pu faire. J’ai cherché à le voir. En parallèle, ma mère est tombée fan de sa musique (rires), sans même savoir que je le connaissais. On a fait plusieurs morceaux en studio, et celui-là, c’était le premier qu’on ait fait. La direction du titre est venue de manière très spontanée et on l’a arrangé pour le rendre plus cinématographique. C’est un bête de gars, et il écrit très très très bien.

Dans un premier temps, je me remélange beaucoup, chose que je ne faisais plus depuis mon premier album. J’ai fait très peu de feat dans ma vie, et ce ne sont que des gens qui me sont proches. Je m’étais enfermé à vouloir apprendre seul, et là en retravaillant avec d’autres personnes, je me rends compte que j’ai bien appris et qu’on a des choses à partager. Sinon, je bosse sur un plus long projet qui sortira un jour, mais j’ai envie de trouver un son, une esthétique. Le fait d’avoir arrangé mon projet avec Delawhere, qui fait de la musique ambiante, de la musique de film, va beaucoup m’aider pour la suite, je le sens. Je crois que je suis arrivé au moment où je vais pouvoir débrider mon art en faisant ce qui me semblera au plus juste pendant mon processus de création.